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CASINO ROYALE
Ca devait être une soirée très courte, une immersion furtive dans le monde des gourmettes en or et des lunettes Chanel. Juste un délire entre potes, sans autre ambition que de barbotter une petite heure dans une mer de luxe. On est samedi soir, il est 21h. Le tournoi de poker gratuit du casino du port commence. Et attention, vraiment gratuit : on ne débourse pas un rond mais le gagnant peut empocher très gros.
Non pas que le casino organise généreusement des galas de charité en faveur des joueurs démunis, ce n'est pas dans son habitude. Le principe est simple : sur la table, devant soi, l'équivalent de 100 euros virtuels de jetons. Gratos, comme ça, c'est pour toi t'en fais ce que tu veux. Tu joues, tu mises, tu perds ou tu empoches, c'est ton argent. Si tu perds, soit tu te replies au bar pour finir ta bière, soit tu paies pour rester dans le jeu. Du vrai argent cette fois, de ta poche et pour de bon. Si tu gagnes, inch'allah tu arrives en finale avec les derniers gros bonnets et tu te partages le pactole. C'est ça l'astuce : la recave. Pour les non initiés, ça signifie l'argent que tu sors pour racheter des jetons. Pendant deux heures, les recaves sont illimitées. Voilà comment le casino s'engraisse. Pas fou non plus.
Et ça monte vite, très vite, vu le style de jeu et le pouvoir d'achat des joueurs. 90% de Libanais, gros commerçants, patrons, un petit monde d'habitués aux poches remplies de liasses de 10 000 (15€). S'il existait des bifetons de 100 000, ils miseraient dix fois plus. Autour des tables, tout le monde se connaît. Julien nous a raconté sa première expérience : "Fauteuil de ministre pour tout le monde, immense tapis vert, petit rebord en cuir pour ne pas se faire mal aux coudes… La grande classe ! Seuls les croupiers, affalés autour d’une table, s’entraînent à croupiéter dans leur costume de pingouin. Ils m’invitent à me joindre à eux pour me briefer sur le comment ça se passe. J’apprends au passage que les casinos sont interdits aux Sénégalais sauf pour ceux en costume de pingouin. La loi leur interdit les jeux d’argent." Nous voilà donc entre gens de bonne compagnie.
La première heure se déroule sans événement majeur. Sur le bon conseil d'un pote français, je laisse jouer les autres pour conserver mon petit tas. J'observe autour de moi. Ca bavasse, ça râle, ça fait des clins d'oeil au voisin et ça mise lourd. Au bout d'un quart d'heure, les plus gros tas de jetons ont déjà triplé. Mon voisin de gauche me montre ses cartes, joue en aveugle, lance des vannes à la cantonade. A l'esbrouffe. Et recave comme si l'argent n'avait aucune valeur. "C'est pour nous intimider, m'explique mon voisin de droite, mais on le connaît, c'est un fanfaron". Je couche roi-dame et loupe un full. Mes voisins se foutent de moi : "il couche roi et dame, il est fou ! Faut jouer mon gars, c'est ça le poker !" M'en fous, j'attends mon heure...
En fait j'essaie surtout de jouer la montre. Julien n'a pas tenu 10 minutes, il est là, à côté de moi, à ressasser sa guigne. "Paire d'as, et ce con gagne avec 4 et 5 !" C'est ça le poker ! Surtout quand on a décidé de ne pas miser un centime. Arrive la fin des recaves, il reste 5 tables sur les 10 du départ. La moitié d'éliminés. Devant moi, à peine 30 000 de jetons. Devant les autres, plusieurs millions. Ca sent la fin. Et là, miracle : le croupier me zappe complètement alors que j'avais un gros jeu. Je rouspète pour la forme, et le voilà qui me donne 2 millions pour se faire pardonner. Personne ne moufte, mais c'est du vol de grand chemin. Je suis à nouveau dans la course. Je n'oublierai jamais ce croupier.
Et de fil en aiguille, de coups de chance en coups de génie, j'arrive au bout de 4 heures de jeu sur la table finale. Celle des winners, les dix derniers, les seuls qui seront payés en cash. Le 10e gagne 75€ et la somme monte crescendo jusqu'au gagnant. 9e, 8e, 7e... les joueurs quittent la table les uns après les autres, mon tas ne fait que grimper. Je sens dans le regard du vieux fanfaron de la première table (toujours en vie celui-là) que je deviens un concurrent sérieux. Finies les vannes ! Au moment de faire "tapis" (tout miser), je me dis qu'au pire, j'aurais gagné 100 euros. Pas mal pour une première... Et là, nouveau miracle : full gagnant, je sors le vieux ! Il part en maugréant : "bien joué mon gars", sous entendu : on se reverra...
Arrive la fin. Il reste trois joueurs, dont moi. Le truc impensable. Je me sens dans la peau d'un imposteur, mais faut pas mollir. A babord, un vieux canadien bougon, avec un énorme tas de jetons. Visiblement un habitué des jeux d'argent, il balance ses jetons avec un culot déconcertant. A tribord, un jeune de mon âge, pas très sûr de lui, qui tente de masquer ses émotions avec des lunettes de soleil bon marché. Il semble au bord de la ruine, la 2e place est à ma portée, et là... craquage. "t'as déconné là", commente Julien sur le chemin du retour. Avec le plus petit jeu qui existe au poker (2 et 7 dépareillés), je mise mon tapis. Coup de bluff insensé, absurde. Le jeunot, trop content de s'en sortir à si bon compte, ramasse mon tas de jetons. Je quitte la table avec un énorme smile et les laisse s'entretuer: le gagnant empochera plus de 1200 euros.
Je passe à la caisse récupérer mon dû. 250 000 CFA, près de 400 euros ! 6 mois de salaire moyen d'un Sénégalais. Mais la joie l'amporte sur la mauvaise conscience. Je distribue les billets de 10 000 autour de moi, surtout à mon ami croupier. Et rentre annoncer la bonne nouvelle à Mag : demain, c'est moi qui paie le resto.