CES FRANCAIS QUI DOUTENT DE LA FRANCOPHONIE

Abdou Diouf, secrétaire général de l’OIF (Office International de la francophonie) et ancien président du Sénégal, ne s’explique pas le « désamour des Français pour la francophonie ». Faut-il le rappeler, la France est en plein « déclin » et la pratique du français diminue dans le monde. Les ravages du néo-colonialisme (économique et politique) ont rendu les Français amères sur la politique menée en leur nom par leur pays. L’enseignement du français en Afrique est-il une bonne chose ? Ici à Dakar, parmi notre de bande de profs en volontariat international, ça se traduit comme ça (je résume) :

- La présence des Français en Afrique est de plus en plus mal vécue. La mission des profs envoyés par le ministère des Affaires Etrangères consiste, semble-t-il, à promouvoir la langue française, à enseigner aux enfants des classes aisées (fils de ministres, de chefs d’entreprise, de diplomates…) et aux fils et filles des militaires français postés dans ce pays (pour défendre les intérêts de la France, ça va de soi) En conséquence, ces profs favorisent l’émergence de la future élite du Sénégal sans rien apporter à ceux qui ont le plus besoin d’éducation : les couches populaires, soit 95% de la population. On comprend qu’ils puissent douter de leur utilité.

- Le fait est que le Français est la seule langue officielle du Sénégal. Le wolof est parlé par 80% des Sénégalais, dont plus de la moitié utilisent couramment leur langue maternelle, celle de leur ethnie (sérère, peul, diola, etc.) Combien de Sénégalais parlent français ? Dans la vie de tous les jours, pas beaucoup. Ceux qui ont fait des études et ceux qui ont un poste dans une grande entreprise ou une administration savent lire et écrire, mais parlent le plus souvent wolof entre eux. Quand on sait que le chômage des jeunes frôle les 80% et que le niveau de scolarisation s’élève à 56% dans le primaire, 16% dans le secondaire et 3% dans le supérieur, ça donne une idée du nombre d’habitants qui maîtrisent réellement le français.

- Autres données : presque tous les enseignements dans le pays se font en français, ou en arabe dans les écoles coraniques. Tous les actes administratifs sont rédigés en français. Le wolof est une langue parlée, il n’existe pas d’académie de wolof et les règles grammaticales ne sont pas bien définies. De plus le wolof emprunte énormément au français, en modifiant souvent l’usage ou la prononciation des mots. Pourquoi le Sénégal n’a-t-il pas choisi de développer l’enseignement en wolof et de multiplier les langues officielles ? Manque de moyens, manque de volonté ? Les deux, très certainement.

Le français est-il une chance pour le Sénégal en matière d’ouverture sur le monde ou un fardeau hérité du colonialisme ? Le pays doit-il se doter d’une ou plusieurs autres langues officielles ? Le français est-il une menace pour l’identité culturelle des pays Africains ou au contraire un étendard de la différence linguistique, du multiculturalisme, des valeurs universelles de la République et toutes ces belles paroles considérées comme des salades démodées, ringardes, voire réactionnaires, y compris en France, y compris par les plus progressistes ? Les réponses divergent.
Leopold Sédar Senghor, chantre de la négritude (la fierté d’être noir et d’avoir une culture africaine) était en même temps un grand défenseur de la francophonie, tout comme son contemporain l’écrivain Aimé Césaire. Ce n’est pas du tout l’avis de quarante-quatre écrivains, tels Tahar Ben Jelloun, Alain Mabanckou ou Nancy Houston ont publié ce mois-ci un manifeste pour la "fin de la francophonie" héritière de l'empire colonial français. D'autres ont également fustigé ce qu'ils appellent la "francophonie des bureaux". C'est le cas du poète sénégalais Amadou Lamine Sall, qui a regretté que les œuvres d'artistes francophones du Sud aient du mal à circuler au Nord.

Abdou Diouf a qualifié ces auteurs de "fossoyeurs de la francophonie". Le patron de l’Oif se demande s’il faut «voir dans ces omissions le fait que l’on continue - singulièrement parmi les élites et les intellectuels - à la percevoir à travers le prisme d’idées aussi fausses que reçues : un combat dépassé pour la défense de la langue française, contre l’anglais ! Un avatar du colonialisme !» Pour lui, «il ne s’agit pas de lutter pour ou contre la prééminence de telle ou telle langue. Il s’agit de faire en sorte que la vie de l’homme sous l’effet d’une standardisation ne se transforme en un désert de redondances et de monotonie, ou que les identités culturelles ne deviennent meurtrières».
«Il s’agit, ajoute l’ancien président sénégalais, de construire une communauté mondiale où la recherche de convergences, d’alliances, d’interactions entre les aires de civilisation l’emportera sur les volontés hégémoniques. Et ce dessein, les francophones le revendiquent avec fierté.» Rien que ça !

Après tout, la francophonie n’est pas l’affaire des seuls Français. 200 millions de personnes parlent cette langue dans le monde. Les signataires du manifeste ne disent pas autre chose : «Soyons clairs : l'émergence d'une littérature-monde en langue française consciemment affirmée, ouverte sur le monde, transnationale, signe l'acte de décès de la francophonie. Personne ne parle le francophone, ni n'écrit le francophone», notent-ils. «C'est à la formation d'une constellation que nous assistons, où la langue libérée de son pacte exclusif avec la nation, libre désormais de tout pouvoir autre que ceux de la poésie et de l'imaginaire, n'aura pour frontières que celles de l'esprit», concluent-ils.

Une chose est sûre : la francophonie est à réinventer...

 

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